Notice Marie-Françoise Poiret
Extrait d’écrits de Marie-Françoise Poiret
Conservateur du Musée de Brou à Bourg-en-Bresse
Lors de l’exposition « Louis Leygue » au Musée de Brou (Oct. — Nov. 1993)
Dans l’intimité de l’acte créateur
On l’a dit et redit, l’œuvre de Louis Leygue ne se laisse pas enfermer dans une formule simple. Outre la diversité des matériaux (bois, pierre, métal, plâtre, terre) et des techniques (modelage, taille, assemblage, martelage, soudure, fonte) –en fait pratiquement tous ceux traditionnellement à la disposition des sculpteurs-, et au-delà de la multiplicité des sources d’inspiration (figure humaine, forces de la nature, animaux réels ou fantastiques, concepts abstraits), ce sont les modes mêmes d’expression du plasticien, son vocabulaire formel et l’échelle spatiale de ses travaux qui échappent à un parcours linéaire facile à définir. Cependant, comme le notait lui-même Louis Leygue, une « oscillation pendulaire » entre les oeuvres d’atelier et les travaux monumentaux parcourt son oeuvre. (…)
Les grandes commandes, liées à l’architecture, sont la partie sans doute la plus connue de son travail car ces oeuvres monumentales sont visibles en permanence dans les espaces pour lesquelles elles ont été conçues, les oeuvres d’atelier sont plus rarement visibles, sauf à l’atelier-musée de Naveil et au musée de Vendôme qui exposent en permanence depuis 1986 l’importante donation faite par l’artiste. Depuis les rétrospectives organisées à Paris par le musée Rodin en 1974 et par la Monnaie en 1979, on n’a plus guère eu le bonheur de voir le charmant Liseron de 1953, la Fée de 1961, le puissant Taureau-borne de 1964, les figures onduleuses de la Source, de la Porteuse noire et du Destin (1970 et 973), l’étonnant Cheval nerveux (1972), le Trotteur à six pattes (1974) d’un synthétisme si remarquable, et moins encore une superbe série de chevaux datant des années 1980, (…)
A côté de l’artiste consacré, chargé de commandes pour de grands bâtiments officiels : ambassade de France à Ottawa (1938–1939), palais de justice et hôtel de ville d’Abidjan, palais du Grand Conseil à Dakar, pont d’Abidjan (1954–1957), auditorium de la maison de la radio à Paris (1962–1963), pour n’en citer que quelques-unes, Louis Leygue, dans son œuvre privée, reflète un poète solitaire, vagabondant parmi les contes (le Liseron, la Fée) et les mythes (le Sphinx, Actéon), un observateur attentif, saisissant sur le vif des personnages populaires (le Stayer, le Pêcheur au carrelet) ou des figures de son entourage (sa sœur Marguerite, sa femme Marianne, ses fils Bruno et Jean-Louis, son ami l’architecte Eugène Beaudouin), restituant la vérité la plus juste des chevaux, lion, taureaux.
C’est aussi la vision d’un être grave et douloureux, qui porte témoignage pour l’homme persécuté et qui exprime avec force le droit à la liberté. L’Enfant martyr (1946), le Gisant de Nantua (1947), le Prisonnier politique inconnu (1953), le Silence (1954), l’Evasion (1954), la Patrie ou Varsovie (1955) : toutes ces oeuvres impressionnantes, fortes et émouvantes, réalisées sur une dizaine d’années, sont nées des blessures laissées par la guerre. Elles nous parlent des convictions, de la sensibilité et de la solidarité de l’homme Louis Leygue, de celui qui connut lui aussi l’enfer de la déportation. Il était utile de réunir à Brou cet ensemble d’œuvres, autour du plâtre original du monument des Déportés, à peu de distance de Nantua où se dresse l’œuvre conçue par Leygue : toutes s’éclairent mutuellement et renforcent leur témoignage poignant mais aussi chargé d’espoir.
Au-delà du thème traité, grave ou malicieux, relevant de l’allégorie ou du symbole, du portrait, de la scène de genre ou du sujet animalier, c’est par le langage plastique mis en oeuvre par l’artiste que ces sculptures convainquent, touchent, étonnent, amusent. Là encore, Louis Leygue a fait preuve de diversité. Il se rattache parfois à la tradition de l’art figuratif. Mais, faisant partie de la génération de Germaine Richier, de Giacometti, de Moore, sans toutefois rejoindre les avant-gardes qui ont rejeté tout lien avec le passé et ont inventé un langage totalement neuf, Leygue a cependant bénéficié de leur effet libérateur. Ainsi en est-il par exemple de ses réactions vis-à-vis de Picasso qui l’a subjugué et parfois irrité, mais dont il n’a pas réellement subi l’influence.
Que l’œuvre soit figurative ou non, au départ de chacune il y a d’abord la recherche d’une forme, étudiée souvent à partir de traits, de dessins (Leygue se considérait d’ailleurs peut-être plus comme un dessinateur que comme un sculpteur, et il a laissé des centaines de dessins), puis de jeux de volumes, et le titre de l’œuvre ne vient bien souvent qu’après son achèvement. Parfois, c’est le matériau qui donne le point de départ de la recherche formelle, ainsi pour l’Amazone de 1946, étroitement inscrite dans une bille de bois, et dont on sent que le sculpteur a aimé faire entrer le volume imaginé dans ce bloc. De même, le Cheval de bois de 1977 est né d’une poutre trouvée dans un hangar, et qui continue de se lire dans cette oeuvre d’une simplicité poétique. La juxtaposition des volumes apparaît comme un des processus d’élaboration privilégié à partir de la fin des années 1950, le Lion dévorant en 1957 paraissant en être la première manifestation. Le Cortège de 1958 exploite de manière particulièrement puissante ce mode de construction qu’on retrouve aussi en 1967 dans la Barque, et encore en 1973 dans l’Enchanteur et sa fée, sculpture d’extérieur installée à Tremblay-lès-Gonesse.
Mais le jeu des volumes, des pleins, ne peut se concevoir en sculpture sans leur antithèse complémentaire, le vide. Ce fut là un des axes de recherche constant chez Leygue. Le problème de la masse évidée de façon signifiante est résolu magistralement dès 1947, dans le monument de Nantua, où le sculpteur creuse le bloc du tombeau suspendu au-dessus du gisant pour y laisser pénétrer la lumière : « le gisant s’est éclairé, Louis avait trouvé quelque chose », explique Marianne Leygue. De fait, cette pénétration de la lumière transforme la signification funèbre du mausolée et ouvre vers l’espoir. La charge symbolique de cette dualité matière-vide, oppression-liberté, Leygue l’utilise avec puissance dans une série d’œuvres fortement expressives de 1953–1954 : l’Essor, l’Homme opprimé, le Silence, l’Evasion. Dans chacune, une figure humaine, à demi prisonnière dans une gangue de matière mais aussi baignée de lumière dans le vide qui la modèle, est engagée dans une tension vers la libération. De plus, la forme globale de ces oeuvres, évasée vers le haut, correspondait pour Leygue, disait-il, « à une aspiration fondamentale du type enthousiasme, espoir ».
C’est probablement dans le monument au Prisonnier politique inconnu que cette utilisation du vide au sein de la matière atteint toute sa puissance et toute sa signification. « Le personnage suggéré par cette oeuvre n’est pas, selon la règle, une figure matérielle dont l’espace qui l’entoure et la lumière qui l’éclaire font apparaître le modelé : c’est au contraire, un vide, une découpe, qui suggère et dessine les contours d’un homme ou plutôt d’une ombre, à la fois présence et absence. Pathétique, douloureux, forme à la fois tourmentée et simplifiée, le « disparu » semble à la fois sur le point de venir vers nous et de se confondre avec le « fond », avec le noir, avec le rien. Sa silhouette n’est pas, ne saurait être un de ces monuments heureux que le regard caresse. Tout au plus pourrait-on, si l’on osait profaner une ombre, promener une main tremblante sur la matière (bronze, pierre ou plâtre), qui borde ce vide obsédant, sur les aspérités qui délimitent et emprisonnent ce creux absolu », écrit Jean Tardieu qui conclut : « Le jeu du plein et du vide y apparaît, pour ainsi dire, à son comble (1).
Le vide encore, l’élimination du superflu, c’est ce qui donne tant de force saisissante à telle ou telle représentation de cheval, ce thème de prédilection qu’on retrouve tout au long de l’oeuvre. On peut mesurer l’évolution esthétique qui sépare le Cavalier tombé (1945) ou Deux chevaux jouant (1949), traités en classique ronde-bosse, du Cheval nerveux (1972), du Trotteur à six pattes (1974) et du Trot attelé (1977), trois oeuvres où se retrouve la même exigence de l’essentiel dans le rendu du mouvement : « à la forme pleine a succédé le découpage de la musculature sur le vide », écrit Cécile Goldscheider (2). Les années 1970 sont d’ailleurs fécondes dans cette recherche d’épuration pour atteindre l’essence même du sujet traité, et peut-être plus encore par la ligne que par le volume. Ou plutôt c’est la ligne qui en vient à traduire le volume, rejoignant en cela les recherches d’un Matisse sur l’arabesque considérée comme une évasion hors de la masse vers le mouvement et vers l’action. Déjà annoncés par le contour dansant du Liseron en 1953 ou de la Fée en 1961, la Source, la Porteuse noire de 1970 et le Destin de 1973 ne sont– ils pas proches parents de la Madeleine ou de la Serpentine de Matisse ?
Ainsi, Louis Leygue semble avoir exploré toute la gamme des possibles pour le sculpteur, du volume le plus dense, tel le Taureau-borne de 1964, à la ligne la plus aiguë comme dans le Pêcheur au carrelet (1954) ou Actéon (1969), tous deux réalisés par découpage et assemblage à partir de tôles industrielles. Des mondes apparemment très éloignés, comme le soulignait Matisse se comparant à Maillol : « Maillol, comme les maîtres de l’Antiquité, procède par volume. Moi, je m’intéresse à l’arabesque, comme les artistes de la Renaissance. »
Mais des mondes que Louis Leygue a su embrasser tour à tour avec maîtrise.
Marie-Françoise Poiret, conservateur du Musée de Brou
(1) Catalogue de l’exposition « Louis Leygue », Monnaie de Paris, 1979.
(2) Catalogue de l’exposition « Louis Leygue », musée Rodin, Paris, 1974.