Notice d’Antoine Poncet

Notice sur la vie et les tra­vaux de M. Louis LEYGUE (1905–1992)

par M. Antoine PONCET

Membre de l’Institut de France et de l’Académie des Beaux-Arts

Notice lue à l’occasion de son ins­tal­la­tion comme membre de la Sec­tion Sculpture

Séance du mer­credi 19 octobre 1994


(…) Louis Leygue est né en août 1905 à Bourg-en-Bresse. L’histoire fami­liale veut que ce soit son grand-père pater­nel qui l’initie à la sculp­ture en l’emmenant pho­to­gra­phier le Tym­pan et le cloître de l’Abbatiale de sa ville (…)

Fierté du grand-père ou fierté de l’enfant ? Tou­jours est-il que monté à Paris, il réus­sit des études artis­tiques, et obtient le Prix de Rome à 26 ans.(…) En 1941, c’est le drame! Louis Leygue est arrêté par la Ges­tapo, mis au secret à Fresnes puis déporté en Alle­magne. Pen­dant 18 mois il souffre dans un corps de nature fra­gile, et dans son âme. Il revient amai­gri, malade et ne pou­vant reprendre la sculp­ture, il se consacre au des­sin. Aussi, lorsque en 1948, le Comité des dépor­tés de Nan­tua lui demande de réa­li­ser le Monu­ment du Sou­ve­nir, il peut enfin se libé­rer de toutes les souf­frances, de toutes les épreuves vécues et les faire par­ta­ger. Le lieu se situe sur les bords du lac de Nan­tua, coeur de la résis­tance, et nous rap­pelle le sacri­fice de nos compatriotes.

C’est au retour d’un séjour à Car­rare, que tra­ver­sant Alpes et Jura, (…) je découvre l’oeuvre puis­sante se pro­fi­lant sur le lac. Mon pre­mier regard s’attarde sur le ruban de la base, où est gra­vée l’interminable liste des vic­times et l’émotion m’étreint lorsque je vois noms et pré­noms des enfants juifs, mar­tyrs inno­cents d’Izieu, dépor­tés à Ausch­witz et jamais reve­nus! Quelle res­pon­sa­bi­lité ce fut pour l’homme et pour l’artiste. Par son oeuvre, il devait rap­pe­ler de façon indé­lé­bile la mémoire des dis­pa­rus! A ce pro­pos, le magni­fique poète Jean Tar­dieu, ami de tant d’artistes, écrit dans le cata­logue édité pour la rétros­pec­tive de 1978 à la « Mon­naie». « … enfin ce grand monu­ment de Nan­tua où est exposé un gisant, visible entre de lourdes parois de pierre et sur qui des­cend le jour, comme une pro­messe de résur­rec­tion, du haut du toit ouvert de son tombeau. »

En 1953, Louis Leygue dut à nou­veau plon­ger dans ce passé dou­lou­reux et réa­lisa (p.m. : à Bourg-en Bresse) la maquette du « Monu­ment au pri­son­nier poli­tique inconnu». (…) Ce fut l’un de ses chefs-d’oeuvre. Je ne peux le décrire plus jus­te­ment que le fit alors Jean Tar­dieu : « Le per­son­nage sug­géré par cette oeuvre n’est pas, selon la règle, « une figure maté­rielle dont l’espace qui l’entoure et la lumière qui l’éclaire font appa­raître le modelé. C’est au contraire, un vide, une découpe, qui sug­gère et des­sine les contours d’un homme ou plu­tôt d’une ombre, à la fois pré­sence et absence. Pathé­tique, dou­lou­reux, forme à la fois tour­men­tée et sim­pli­fiée, le dis­paru semble sur le point de venir vers nous et de se confondre avec le fond, avec le noir, avec le rien! Sa sil­houette n’est pas, ne sau­rait être un de ces monu­ments heu­reux que le regard caresse. Tout au plus pourrait-on, si l’on osait pro­fa­ner une ombre, pro­me­ner une main trem­blante sur la matière qui borde ce vide obsé­dant, sur les aspé­ri­tés qui déli­mitent et empri­sonnent ce creux absolu. »

Vous m’avez rap­pelé, Madame (n.b. : Madame Louis Leygue, veuve de l’artiste), l’instant où votre mari créa cette déchi­rure en décou­pant vio­lem­ment le mur de glaise qu’il venait de construire dans l’atelier! Son geste nous fait réa­li­ser com­bien la dis­pa­ri­tion d’êtres incon­nus, por­teurs de pen­sées enga­gées, peut ins­pi­rer le créa­teur qui veut éveiller dans la mémoire col­lec­tive un réflexe salu­taire. Pour que ne soient jamais oubliés les héros ano­nymes sacri­fiés à la folie humaine. Si j’ai lon­gue­ment rap­pelé ces événe­ments his­to­riques, c’est qu’ils me furent impor­tants pour com­prendre la démarche de Louis Leygue. Grâce à cette approche j’ai aussi res­senti la dif­fi­culté que vécut cette géné­ra­tion d’artistes, qui avait qua­rante ans à la fin de la guerre, et se trouva au coeur de la révo­lu­tion « figu­ra­tion — abstraction».

Com­ment mettre la figure à sa vraie place, qui est la seconde, afin de ne gar­der que la cou­leur et la forme pour magni­fier sa propre sen­si­bi­lité ? Ces artistes qui ont vécu, à l’âge mûr, le dif­fi­cile dilemme entre une tra­di­tion apprise et une concep­tion nou­velle, dite « héré­tique», furent tour­men­tés devant la révé­la­tion de la non-figuration. Cette richesse, décou­verte au début du siècle par nos aînés, fut plus faci­le­ment assi­mi­lée par ma géné­ra­tion, nous avions eu le temps de com­prendre et d’aimer les oeuvres de : Mon­drian, Kan­dinski, Bran­cusi, Gabo. Louis Leygue expri­mait sou­vent ses pen­sées par écrit. La lec­ture d’un texte inédit inti­tulé «Auto­dé­fense» a conforté mon ana­lyse. Je le cite: « La divi­sion sim­pliste en deux sec­teurs d’expression Figu­ra­tif et Abs­trait est une clas­si­fi­ca­tion que je réprouve. Elle n’est appli­cable qu’à des objets neutres, sans âme et qui ne révèlent rien. » Un peu plus loin: « au reste, je suis per­suadé qu’en matière de sculp­ture, les oeuvres de très grandes dimen­sions ne tirent pas avan­tage à repré­sen­ter l’être humain. Elles sont déjà en elles-mêmes des architectures. (…)

Les quelques réflexions de Louis Leygue, que je viens de citer, nous font entre­voir son acti­vité d’écrivain. Sa grande faci­lité d’écriture lui a per­mis de com­mu­ni­quer sa culture, ses idées et ses pas­sions et il en fit pro­fi­ter l’Académie. Je par­lais tout à l’heure de notre admi­ra­tion pour Bran­cusi. Eh bien… l’un des dis­cours que Louis Leygue pro­nonça ici, sous cette Cou­pole, fut à l’occasion du cen­te­naire de Constan­tin Bran­cusi ! Nous sommes le 23 juin 1976, je vous cite le début : « Nous nous trou­vons aujourd’hui, dans la situa­tion la plus para­doxale qui soit. Bran­cusi reçu à l’Académie des Beaux-Arts! Reçu avec quelque cin­quante ans de retard, cela va de soi, puisque lui-même avait quelque cin­quante ans d’avance sur son époque. Je viens de pro­non­cer des noms que je réprouve : avance, retard sont des vocables d’horlogers, de cou­reurs ou de ven­deurs, non des mots propres à situer des posi­tions morales. L’Art est, avant d’être une réus­site tech­nique, un état d’âme et Bran­cusi l’a dit lui-même : « Les choses ne sont pas dif­fi­ciles à faire, ce qui est dif­fi­cile à atteindre c’est l’état d’esprit pour les entreprendre. » »

Cette superbe phrase de Bran­cusi luci­de­ment choi­sie par Louis Leygue, nous per­met de connaître une autre de ses acti­vi­tés impor­tantes, celle de pro­fes­seur. Choi­sis­sant de bons exemples dans la créa­tion contem­po­raine et les confron­tant avec les chefs-d’oeuvre du passé, il sut exci­ter l’intérêt des élèves de l’école des Beaux-Arts qui, grâce à son influence béné­fique, se déve­lop­pèrent dans les meilleures condi­tions. Je n’ai mal­heu­reu­se­ment pas connu Louis Leygue. Le sou­ve­nir qu’il a laissé parmi ses très nom­breux élèves et amis est celui d’un homme géné­reux, jovial, plein d’humour et de gen­tillesse. Il prê­tait tou­jours une oreille atten­tive aux pro­blèmes de cha­cun. Non loin de l’église de Ven­dôme qu’il avait enri­chie de ses sculp­tures, il ter­mina ses jours dans le pres­by­tère de Naveil qu’il aimait tant.(…)